mercredi 18 mars 2026

 CHAPITRE V

Gris-une photo liée à un succès.

Le texte est au passé. C’est voulu. Je vais uniformiser les textes précédents.

Le printemps avait du mal à s’installer cette année. Le ciel restait uniformément gris, comme s’il refusait de laisser passer la moindre lumière. Rett et Ashley, encore traumatisés par leur séjour à la cave, ne quittaient plus le canapé.

Scarlett avait encore une demi‑heure devant elle. Elle détestait attendre sans rien faire. Son appartement était impeccable - comme toujours - sauf la planche supérieure de la bibliothèque, négligée depuis trois semaines, depuis que son lumbago lui rappelait ses limites. Habituellement, son dos lui arrachait une grimace dès qu’elle se penchait, mais ce matin‑là, la douleur semblait moins vive. Elle décida d’en profiter, avant que son corps ne change d’avis.

Elle déplia l’escabelle, grimpa, tendit la main vers les albums photos qui s’empilaient parfaitement. L’un d’eux lui échappa. Il tomba lourdement, s’ouvrit, et son contenu se répandit sur le sol.

- Quelle maladroite je fais…

Les chats accoururent, intrigués par le bruit. Et les deux inspecteurs poilus, comme venus constater les dégâts, se mirent à tourner autour d’elle.

- Allez, ouste, laissez‑moi passer. Vous ferez votre rapport plus tard.

Elle s’accroupit, ramassa les photos une à une, sans vraiment les regarder. Puis ses doigts se figèrent sur la dernière.

Sur la photo, une petite fille souriait de toutes ses dents manquantes : c’était elle. En arrière‑plan, une montagne enneigée, des sapins, un ciel lumineux. Elle était vêtue d’une combinaison de ski trop grande, et son bonnet était de travers. Mais ce n’était pas son sourire qui retenait l’attention de Scarlett. C’était ce qu’elle tenait entre les doigts : une petite broche en métal, en forme de flocon. Son premier flocon. Sa première récompense. La preuve qu’elle avait réussi à descendre la piste sans tomber, malgré la peur, malgré les genoux qui tremblaient comme des castagnettes.

Scarlett sentit une chaleur monter en elle. Elle se revit : la neige qui crissait, le froid qui piquait les joues, le moniteur qui lui disait « Tu peux le faire ». Et elle, fière, droite, sûre d’elle, brandissant son flocon comme un trophée olympique miniature.

Scarlett reposa la photo et se redressa lentement. Elle rangea l’album, se faufila entre les chats qui avaient déjà classé l’incident dans la catégorie « intéressant mais pas vital » et attrapa son manteau. Le gris du matin lui sembla un peu moins lourd.

Quand elle quitta l’appartement et traversa la rue, le vent était froid, mais elle avança sans se recroqueviller : une victoire personnelle, même si personne ne lui remettrait de flocon pour ça.

À l’entrée de la poste, Scarlett passa son badge sans ralentir. Elle salua vaguement ses collègues et se dirigea vers son espace de tri : une table en métal, trois bacs en plastique, et une pile de lettres mises au rebut. Les perdues, comme disait son chef. Abandonnées quelque part entre deux vies, préférait Scarlett. Elle aimait ce travail sans vraiment l’aimer. Il avait quelque chose de mécanique, mais aussi de provisoire. Comme un puzzle dont il manquerait toujours une pièce.

Elle s’assit et commença à trier. Des cartes postales effacées par la pluie. Des lettres d’amour jamais reçues. Des mots qui n’arriveraient jamais à destination.

Elle en ouvrit une, comme le règlement l’y autorisait quand il fallait tenter d’identifier un destinataire. À l’intérieur, une photo. Une famille devant un sapin de Noël, souriante. Elle la regarda longuement. Encore une image figée d’un moment de lumière.

Elle sentit quelque chose se dénouer en elle. La photo du matin lui revint en mémoire. Son propre sourire, sa propre lumière. Pas immaculée. Déjà grise, déjà nuancée.

Elle reposa la photo dans l’enveloppe, avec un soin presque tendre. Puis elle reprit son travail, mais différemment. Moins en pilote automatique. Plus présente.

À la pause, elle sortit prendre l’air. Le ciel restait gris, mais un rayon hésitant perça entre deux nuages. Dans la rue, un enfant passa en trottinette, son bonnet rouge tranchant avec la monotonie ambiante.

Scarlett esquissa un sourire. Elle inspira profondément. Et pour la première fois depuis longtemps, elle sentit qu’elle avançait

Mais voilà que son téléphone vibra dans sa poche. C’était Robert.

Un message de quelques mots : « J’aimerais qu’on se parle ».

Elle soupira, puis rangea le téléphone. Elle verrait ça après. Elle avait déjà eu assez d’émotions pour la matinée.




8 commentaires:

  1. Bonjour Cathy,
    Scarlett semble quitter le "mode automatique" qui l'enferme peut-être depuis l'enfance, à en croire son sourire teinté de grisaille sur la photo. Que s'est-il passé alors pour la pousser peu à peu sur les rails de la routine sécurisante, du célibat mal vécu, du manque de confiance en soi ? Il me semble que c'est dans son dépit, sa frustration, qu'il faut chercher la cause profonde de la pagaille qu'elle a semée à la poste.
    Se dirigerait-on vers un happy end ? "Pour la première fois, elle sentit qu'elle avançait." Cette phrase ne trouverait-elle pas mieux sa place à la fin de ce chapitre, après qu'elle a découvert le message de Robert ? Sinon, comment expliquer son nouveau regard sur la vie, son apaisement ? A moins que le cher Robert, brûlé pour toutes ses autres collègues, n'ait déjà entrepris quelques appels du pied pour la ramener vers lui ? S'il n'en reste qu'une, elle sera celle-là !
    Si les choses évoluent dans ce sens, le jeune premier sera-t-il un jour au courant des stratagèmes de l'insignifiante Scarlett . Une femme peut en cacher une autre ! Ecris-nous un dénouement aussi surprenant que les péripéties de la vie dans un bureau de poste !

    Marie-Claire

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  2. Bonjour Cathy,
    Voilà Scarlett convoquée chez Robert ! Aurait-il deviné l'auteur de la lettre anonyme qui a semé le chaos au sein du service ?
    Qu'est donc ce qui la ravive aujourd'hui, cette vieille fille aigrie et méchante ? La simple vue d'une photo ancienne ? Malgré l'heureux souvenir qu'elle évoque, n'y a-t-il pas un autre mystère, caché, plus important et qui a dirigé sa vie ?
    Un seul épisode encore pour le savoir et voir se dénouer (ou nouer plus encore) le piège de Scarlett...
    Bien à toi,
    Jan.

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  3. Bonjour Cathy,
    Et si Robert arrivait enfin avec des fleurs pour Scarlett ? Et si ses bonnes intentions cachaient un désir de vengeance pour tout ce qu'elle lui en a fait voir ? Mais la pauvre, elle n'avait pas prévu le tour que l'affaire allait prendre, on n'aimerait pas la voir poussée au suicide par un ostracisme de la poste tout entière ! Alors, un happy end ? Elle et Robert pourraient entamer une correspondance suivie, cette fois sans masques, où nous verrions leur rapprochement...

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  4. C'était le commentaire de Marie-Claire

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  5. Bonjour Cathy,
    Il n'y a pas que le temps de l'indicatif qui change dans ton chapitre. Le ton se modifie lui aussi. Plus intime d'une part et moins lié à l'intrigue également. Que se passe-t-il dans la tête et le cœur de Scarlett. En a-t-elle assez de sa petite vengeance ? Et si finalement, elle renouait avec un passé plus lointain et des amours pas si effacées que ça ?
    A bientôt pour un dénouement que j'espère à la hauteur du restant de ton récit.
    Amicalement. Andrée

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  6. Bonjour Cathy,
    Effectivement comme le dit Andrée, cet épisode est plus personnel, moins dans l'intrigue du message anonyme.
    La vieille fille aigrie fait place à une madame chat presque attendrissante, presque !
    Et si malgré tout Robert décidait de se venger de la risée générale en accusant Scarlett de le harceler amoureusement...
    Est-ce que dans le dernier texte, tu ne rendrais pas cette Scarlett un peu plus humaine, voire attendrissante dans sa solitude ?
    Bien à toi,
    Michel.

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  7. Bonjour Cathy,
    Tu nous proposes ici , dirait-on, trois champs :
    1) La victoire : après le "tu peux le faire" qu'elle a tant attendu ....tous les jours, elle l'a(re)découvre enfin. Puis, en sus, la récompense ! Ca change sa vision du gris. Des autres nuances ...
    2) La Mélancolie : son travail, mécanique, certes, mais provisoire. On sent là, in fine, du regret. Pourtant, il y aussi des petits trésors cachés": qui se révèlent, comme ça, sans prévenir.
    3) L'appel: et si cela ne suffisait pas, "Vlà le téléfon qui son" :vla Robert!!
    Oui, que d'émotions! Stop svp!
    Bien joué!
    Bon , et si en fin de compte, "on" se rendait compte qu'elle vole, chez elle, tous les jours, ces mots, ces lettres. Cachés.
    Et si, in fine, elle décidait de porter , elle-même, certaines de ces lettres volées? est-ce vraiment pas possible?
    Et si, avec l'AI, ce service fermait, que deviendrait-elle? Et ce cher Robert? ha, Robert...
    Merci beaucoup.
    Patrick

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  8. Bonjour Cathy,

    Un texte plein de charme : la photo retrouvée, c’est l’enfant qui a survécu en Scarlett qui vient à sa rencontre. J’ai beaucoup aimé la tendresse de « une petite fille souriait de toutes ses dents manquantes ».
    Comme l’ont remarqué tes lecteurs, le texte est important parce qu’il marque un changement dans le comportement de Scarlett qui semble reprendre confiance en elle. Sa photo d’enfance lui permet de se redresser.
    J’aime aussi beaucoup la légèreté apportée par l’intervention des chats.

    Deux problèmes précis.
    « Des lettres d’amour jamais envoyées. Des factures oubliées »
    Si les lettres d’amour n’ont jamais été envoyées, elles ne peuvent pas se trouver dans le courrier en souffrance.
    Par qui les factures auraient-elle été oubliées ? Pas par l’envoyeur, ni par le destinataire puisqu’il ne les a jamais reçues.
    D’une manière générale, dans ta mise au point finale, chaque fois que tu aborderas le sujet de ces lettres en souffrance, tu devras être très vigilante en te souvenant que tout ce dont Scarlett dispose ce sont de enveloppes qui ont été adressées mais ne sont pas parvenues à leur destinataire et n’ont donc pas été ouvertes. A la limite ce peut être une enveloppe sans adresse dont elle découvrira le contenu en l’ouvrant.

    Ce qui me dérange aussi, c’est que, en fin de compte, le fait que Scarlett se régale de courriers en souffrance ne nourrit pas le récit. Aucune de ces lectures ne déclenche une situation, ou une réaction significative. Cela apparaît seulement comme un tic sans importance dans le récit. C’est un peu dommage.

    En fait, tu as mis en place les éléments de deux récits :
    - Les conséquences que peut avoir l’habitude de Scarlett d’ouvrir un courrier qui ne lui est pas adressé.
    - Sa relation avec Robert.
    Il te reste un chapitre et la mise au point finale pour tirer tout cela au clair en veillant à la cohérence.

    Au cœur de ton prochain texte, sur le signe du jaune, on trouvera un accessoire vestimentaire – gant, chaussure, écharpe… – qui sera mettre en relation avec une épreuve.
    Bon travail,
    Liliane

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