samedi 11 avril 2026

 

Chapitre VI

Jaune-vêtement-épreuve


Dès le lendemain matin, Scarlett fut tentée de répondre au message de Robert. Sa rancune s’était dissipée : elle s’estimait vengée de l’humiliation qu’il lui avait infligée. Il avait été ridiculisé devant ses collègues avec l’histoire du billet anonyme et celle de l’enveloppe parfumée. Et surtout, il vivait désormais dans un état de tension si extrême qu’une porte claquée un peu trop fort suffisait à le faire bondir. Que pouvait-elle espérer de plus ?

Pourtant, elle laissa passer quelques jours. Non par coquetterie, mais parce qu’un malaise grandissait : des rumeurs d’enquête interne circulaient. Et Scarlett savait que les rumeurs, dans une administration, n’étaient jamais innocentes.

Ce matin-là, un message bref la convoqua chez Brigitte Dufour, responsable des Ressources humaines. Scarlett sentit une crispation lui traverser la nuque. Une convocation des RH n’était jamais anodine, surtout en période de soupçons.

Le tailleur impeccable de Brigitte Dufour lui donnait une prestance que Scarlett lui enviait.

Asseyez-vous, Scarlett. Je vais être directe. Que pensez-vous des derniers événements dans l’open space ?

Scarlett sentit son souffle se bloquer.

De quoi parlez-vous ? réussit-elle à articuler.

De Robert Delangre. Il est venu me trouver. Il se dit harcelé, victime de plaisanteries douteuses qui sapent son autorité. Vous avez l’œil, vous avez remarqué quelque chose ?

Une lueur, presque amusée, passa dans les yeux de Brigitte. Scarlett n’en fut pas rassurée.

Rien de particulier… Mon bureau est isolé, vous savez…

Justement. Pensez-vous que quelqu’un pourrait y entrer à votre insu et dérober des lettres qui auraient servi à piéger Delangre ?

Scarlett sentit son cœur cogner.

Ce ne sont que des lettres sans importance, balbutia-t-elle.

Allons, Scarlett. Je ne vous accuse de rien. L’idée vient de Delangre. Il parle de complot interne. Mais entre nous… beaucoup pensent qu’il ne l’a pas volé. La direction est au courant. Et, en toute confidence, cela les a plutôt amusés.

Scarlett déglutit. Le sol semblait se dérober sous ses pieds.

Monsieur Delangre ne s’est pas fait que des amis, murmura-t-elle.

Je vous le concède. Et il y a autre chose.

Le sang de Scarlett se glaça.

Une bonne nouvelle, cette fois. La direction organise un examen pour recruter un percepteur en chef. Nous avons évoqué votre nom. Vous êtes la candidate idéale. Seriez-vous prête à passer l’examen ? Une formalité. Vous aviez déjà les compétences pour briguer le poste de Delangre à l’époque. Et personne n’a oublié l’aide que vous lui avez apportée.

Scarlett sentit une vague de chaleur monter en elle. Outre les avantages, elle deviendrait la supérieure de Robert. L’idée lui donna un frisson presque électrique.

L’entretien prit fin. Elle sortit du bureau, le pas plus ferme. À nous deux, Robert.

Quelques minutes plus tard, à la machine à café, elle le croisa. Il sursauta en la voyant.

Ah, Robert ! Justement. Je n’ai pas oublié votre message. Vous vouliez me parler ?

Il semblait épuisé. Ses joues creusées, ses cernes sombres, tout en lui respirait la panique.

Toute cette affaire… je n’en dors plus. Qui peut m’en vouloir à ce point ?

Ce n’est peut-être qu’une plaisanterie, dit-elle doucement.

Si c’en est une, elle est de très mauvais goût.

Les succès attirent parfois la jalousie…

Il redressa légèrement les épaules, comme si l’idée lui rendait un peu de contenance.

Vous avez toujours été une amie, Scarlett. Discrète, loyale. Accepteriez-vous de prendre un verre un soir ? Pour en parler calmement.

Scarlett l’observa. Autrefois, il l’aurait intimidée. Aujourd’hui, elle voyait ses failles, son désarroi, sa dépendance au regard des autres. Il n’était plus un supérieur : juste un homme acculé.

Au fait, Robert… Puisque vous me faites confiance, je vais faire de même. La DRH m’encourage à passer l’examen pour le poste de percepteur en chef.

Il pâlit. Sa gorge se contracta. Scarlett vit l’instant précis où il comprit : elle allait prendre le pas sur lui.

J’espère que vous soutiendrez ma candidature, comme je l’ai fait pour vous. Mais rassurez-vous, rien ne changera entre nous.

Il esquissa un sourire, trop rapide, trop tendu.

Scarlett, elle, entendit sa petite voix intérieure murmurer : Tu devras être vigilante sur la tenue de tes collaborateurs…

Robert Delangre portait une chemise jaune canari. Franchement inadmissible.


5 commentaires:

  1. Bonjour Cathy,
    Tout est bien qui finit bien pour Scarlett. Un peu moins pour Robert, le pauvre. Mais ce "rien ne changera entre nous" laisse entendre que la prééminence qu'elle aura sur Robert ne serait peut-être pas un obstacle à un rapprochement, elle obtiendrait alors respect, reconnaissance et l'affection qu'elle n'osait plus espérer.
    Une fin ouverte, j'aime bien ! Il te restera sans doute quelques réaménagements pour finaliser ta nouvelle. Tu sauras y faire !

    Marie-Claire

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  2. Bonjour Cathy,
    J'aime cette fin qui laisse planer les doutes !
    Scarlett n'en ressort pas vraiment sympa mais c'est ce qui est intéressant dans cette nouvelle : on ne sait jamais vraiment si elle l'est ou pas.
    Tu as réussi à nous captiver avec un personnage apparemment falot mais emprunt de jalousie, ou d'amour, on ne sait pas puisque tout est à double sens depuis le début !
    Ce dernier épisode est à l'encan de la surprise et, encore une fois, de la méprise avec la convocation de la DRH.
    J'adore la dernière phrase qui montre toute l'ambiguïté de Scarlett : elle aime Robert mais sait déjà comment le plier à sa volonté, ne fut-ce que par le choix de ses chemises !
    Ce fut un vrai plaisir que de te lire et j'attends donc la version finale....
    Bien à toi,
    Jan.

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  3. Bonjour Cathy,
    La relecture de ta nouvelle en montre la cohérence et donne pas mal de plaisir au lecteur. C'est profond sous des airs de légèreté et l'analyse des comportements témoigne d'une fine observation de nos contemporains. Bien vu, bien écrit, une fin ouverte qui invite l'imagination à poursuivre l'histoire... que du bonheur !
    Merci à toi. Amicalement.
    Andrée

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  4. Bon, ben , je vais répéter : un régal, ta nouvelle! Je me suis amusé du début à la fin. Et qu'elle chute! Bien sûr, passer en grade si vite, c'est pas tous les jours, mais tout à fait possible dans l'administration ( avant les années 95 environ ai-je envie d'ajouter).
    C'est truculent, surtout de ces petites phrases..."franchement inadmissibles"! ou encore "Rien ne changera entre nous" : ben voyons...
    J'épinglerai notamment dans le chapitre v : "A l'intérieur, une
    photo. Une famille devant un sapin de Noël , souriante. Elle l'a regarda longuement. Encore une image figée d'un moment de lumière". Tu allies le jeu, la moquerie avec tendresse, émotions.
    Bon, j'ai quant quand même trouvé quelques petites bricoles à examiner :
    - chapitre 2: si Scarlett quitte le bâtiment à 18:00 et voit que la lettre est partie, Robert ne me semble pas pouvoir la lire à 18:00 dans un open space. A 18:10, aucun problème...
    - Chapitre 3 : "un peu nerveux malgré tout, il frappe à son propre bureau". Veux-tu dire "au bureau de Marilou"?
    Oui mais dans ce cas, ce n'est pas un open space.
    Chapitre 3 (ben oui, sorry): "Mercredi matin, Centre de tri...."L'air semble chargé d'électricité. Il rase les murs..." Je serai tenté de remplacer "il" par Robert. A toi de voir.
    - Chap 3: avant dernière phrase : je ne comprends pas bien
    "La stagiaire évite Robert, Robert évite son reflet.." : tu veux dire son regard?
    Voilà, en tout cas, vrai plaisir. Et alors, la fin, j'en ris encore!
    Amicalement,
    Patrick

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  5. Bonjour Cathy,

    Un dénouement qui se tourne vers l’avenir, un avenir souriant pour Scarlett. Tu termines par un clin d’œil à la fois ironique et sympathique cette nouvelle qui a privilégié l’humour, à peine méchant, méchanceté que le lecteur savoir d’autant plus volontiers qu’elle vise u personnage peu sympathique.
    Je continue cependant à me poser des questions plus ou moins importantes.
    1. Dans le prologue tu présentes une Scarlett obsédée par l’hygiène, caractéristique qui disparaît par la suite. C’est un peu dommage car ce côté obsessionnel, couplé au vol de lettres en souffrance, donnait encore davantage de présence à une Scarlett ambiguë dont, comme le soulignent tes lecteurs, on ne sait pas trop si elle est en fin de compte sympathique ou un peu perverse.
    2. Dès le prologue, elle ouvre des lettres en souffrance, alors qu’elle ne décide de les voler que dans le chapitre suivant.
    3. Si en état nommée percepteur chef Scarlett devient la supérieure de Rober, quel est le statut de ce dernier ?

    Pour la mise au point finale, je confirme ce que je t’ai déjà suggéré dans mes précédents commentaires : vérifier avec la plus grande vigilance la cohérence logique des différents éléments.
    En revanche, peu de travail en ce qui concerne l’écriture toujours agréable, précise et drôle.
    Bona travail,
    Lilaine

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