mercredi 14 janvier 2026

 

CHAPITRE II

Vert-Bibelot lié à une déception


Rien n’était cassé en apparence, mais le mécanisme s’était enrayé. Depuis, la pendule n’indiquait l’heure juste que deux fois par jour . L’incident remontait à plusieurs années, et pourtant Scarlett n’avait jamais fait réparer l’horloge, ni ne s’était résolue à s’en débarrasser. Ce n’était pas de la négligence mais la crainte qu’en faisant disparaître l’objet, elle n’en vienne à oublier la raison de sa déception. Car derrière cette pendule muette se cachait Robert, le chef de service qui, à l’époque, était plus mince, moins chauve, et surtout beaucoup plus habile à faire croire qu’il avait du charme.

Elle repensait souvent à cette photo prise lors du drink organisé pour fêter la promotion de Robert. Scarlett portait une robe de mousseline, couleur de l’espoir, de la fraîcheur, de la renaissance… et, dans son cas, de l’aveuglement volontaire. La photo était un peu floue. Mais ce qui frappait surtout, c’était l’éclat de son regard et son assurance : elle croyait encore que l’effort finit par payer. Elle avait cru — naïvement — qu’il la remercierait pour son aide devant tous les collègues. Elle avait imaginé un discours, ou au moins un sourire appuyé. Mais il n’en avait rien fait. Pas un mot. Pas un regard. Rien.

Avec le recul, une partie d’elle tentait de minimiser l’affaire — une partie seulement. L’autre avait la rancune tenace. L’empressement de Robert à son égard avait coïncidé avec l’examen qu’il préparait alors pour devenir chef de service. Scarlett, bonne poire certifiée, s’était proposée pour l’aider. Elle lui avait préparé un PowerPoint si impeccable que le jury avait applaudi. Elle, elle avait cru qu’il l’estimait. Plus que cela même. Quelle ingénue elle avait été !

Le soir, après la réception, Robert était passé dans son bureau. Avec un petit sourire en coin — le genre de sourire qui donne envie de vérifier si on n’a pas un post‑it « pigeon » collé dans le dos — il lui avait offert cette horloge ridicule, même pas emballée. Un cadeau d’un humour douteux, vu qu’elle n’était jamais en retard. Elle avait eu l’impression de recevoir un gadget promotionnel comme lot de consolation. Après l’abattement, la colère était venue. Puis, avec le temps, une rancœur sombre, presque marécageuse, s’était installée. Une rancœur qui ne demandait qu’un souffle pour reprendre vie.

Ce qui la mortifiait le plus, c’était ce qu’elle s’était imaginé : qu’il en pinçait pour elle. À cela s’ajoutait le regard moqueur de ses collègues, surtout celui de Bérénice, ce poison aux ongles manucurés et au sourire de vipère . Ses yeux semblaient dire : Tu t’es encore fait avoir, ma grande..

Mais aujourd’hui, c’était son jour de chance : Il y a des jours comme ça où toutes les planètes s’alignent et où le karma décide de faire des heures supplémentaires. Scarlett avait trouvé un moyen de se venger — ou du moins d’apaiser cette colère qui lui collait aux basques depuis trop longtemps.

Robert faisait à présent les yeux doux à la stagiaire, laquelle ne semblait pas insensible à ses tempes grisonnantes. Elle espérait sans doute quelques points supplémentaires pour son rapport de stage. Quelle ingénuité touchante ! Scarlett observait la scène avec indulgence  : on sait comment ça va finir, mais on laisse faire.

Et c’est vers midi, dans le bac à courrier estampillé « Au rebut », qu’elle trouva une lettre imprimée, non signée. Un petit bijou d’ambiguïté. Le billet fixait un rendez-vous « à la sortie des bureaux, jeudi », sans date ni précision. Une invitation anonyme, qui n’avait pas trouvé son destinataire. Elle était suffisamment vague pour déclencher un tas de suppositions. Le destin semblait avoir glissé ce message rien que pour elle, comme un clin d’œil tardif mais bienvenu.

Son plan était simple : au moment de la pause déjeuner, elle déposerait la lettre sur le bureau de « ce cher Robert » pour lui faire croire que la stagiaire répondait à ses avances. Pas besoin d’en rajouter. Il suffisait de laisser l’ego de Robert s’enflammer, de laisser la stagiaire s’interroger, de laisser les couloirs chuchoter. Scarlett n’avait plus qu’à s’installer au premier rang et savourer le spectacle.

Quand elle quitta le bâtiment à dix-huit heures, le petit mot avait disparu.

Et pour la première fois depuis longtemps, Scarlett sentit sa petite pendule intérieure se remettre doucement en marche.








mardi 16 décembre 2025

 CHAPITRE I

Bleu-Pièce de vaisselle en relation avec une première fois

A la poste, tous s’accordaient à considérer Scarlett comme une employée modèle. Chaque jour de la semaine, arrivée à l’aube, elle était la dernière à quitter les lieux.

Alors que ses collègues se servaient sans vergogne dans la boîte à timbres, elle s’y refusait avec une rigueur quasi militaire. À aucun prix, elle n’aurait emporté, même par inadvertance, le moindre bic ou crayon.

Son travail au tri postal était monotone, mais elle l’appréciait. Il lui permettait de s’isoler dans un débarras, certes exigu, mais où flottait une odeur de vieux papier qui réveillait ses souvenirs d’école. Après ses heures, elle avait même repeint ce local d’un bleu turquoise lumineux : c’était pour elle une frontière invisible, un rempart contre le chaos du dehors. Il lui rappelait qu’elle pouvait rester droite, incorruptible, même dans la grisaille des jours.

Dans cet asile, elle écoutait la radio en sourdine, parlait toute seule si elle en avait envie, sans subir les bavardages de ses collègues ni le vacarme de la bande transporteuse où s’entrechoquaient les colis. Elle était peu liée au reste du personnel : bonjour-bonsoir, point barre. Quand venait la pause de midi, elle préférait la fraîcheur du dehors, assise sur un banc, à la touffeur de la cantine. Et lorsqu’il pleuvait, elle restait dans sa tanière, son sandwich posé sur un coin de table , comme un îlot perdu au milieu de l’océan.

Scarlett respectait scrupuleusement le règlement : tout courrier non distribué devait être retourné à l’expéditeur ou détruit. Des cartons empilés avec le plus grand soin contenaient le courrier trié selon le sort qui lui était réservé.

Mais ce vendredi-là, vers quatre heures, son humeur vira au sombre. Était-ce la perspective d’un week-end consacré au ménage, à la lessive et à la litière des chats ? Était-ce son œil de perdrix, douloureux, annonciateur de pluie ? Ou  parce que le lendemain, jour de son anniversaire, ne lui promettait rien de plus qu’une banale carte postale de sa sœur ?

Du courrier personnel, marmonna-t-elle, je n’en reçois jamais. Rien que des factures qui reviennent plus souvent qu’à leur tour, des publicités, et cette carte au message sans relief.

Alors, d’un geste qu’elle n’aurait jamais cru possible, elle plongea la main dans le carton « rebut » et en sortit trois enveloppes. Juste trois, pour ne pas attirer l’attention. Elle les glissa dans son sac et, quittant son bureau , se composa une mine qui se voulait impassible. Toutefois, Robert, le chef de service, peu habitué à la voir partir si tôt, nota son départ prématuré d’un froncement de sourcil.

Dans le tram, Scarlett se sentait observée. Les passagers semblaient deviner son secret. Le bleu de son manteau qu’elle trouvait terne le matin même, lui parut soudain trop éclatant, presque compromettant : comme si cette couleur trahissait sa faute.

Arrivée chez elle, elle ignora les miaulements des deux chats et fila vers la cuisine. Dans l’armoire sous l’évier, tapie dans l'ombre, une  bouilloire toute cabossée  guettait son heure de gloire.  Scarlett la remplit d’eau, alluma la gazinière. Et bientôt, une vapeur épaisse s’échappa du bec verseur : les rabats des enveloppes se détachèrent comme par magie.

Les mains tremblantes, Scarlett s’assit à la table. La première enveloppe portait la mention « inconnu à cette adresse », elle contenait une médaille de Sainte Rita.  Dans la  deuxième, c'est une facture vieille de trois ans, qu'elle découvrit. Quant à la troisième, c’était une lettre refusée : celle d’une tante à sa nièce qu’elle n’avait plus revue depuis longtemps. Rien de palpitant. Mais la mécanique était lancée.

Elle rangea son butin dans une boîte à chaussures, soigneusement compartimentée. En classant ces fragments de vies étrangères, elle sentit une paix nouvelle l’envahir , comme un horizon secret , celui de ses futures explorations.

Son week-end, contrairement aux précédents, commençait sous d’heureux auspices. Elle se servit un verre de vin blanc qu’elle avala d’un trait, puis versa une large ration de croquettes dans la gamelle de Rhett et d’Ashley. Dans ses yeux brillait une lueur , mélange de sérénité et de transgression : elle venait d’ouvrir une porte vers un monde jusque-là interdit.






















vendredi 14 novembre 2025

 



Fiche d’identité du personnage :



Nom : Delhaye

Prénom : Scarlett

Age : 55 ans

Adresse : Quartier du Midi à Bruxelles

Situation familiale : Célibataire



PROLOGUE


À peine la clef glissée dans la serrure, des miaulements , pareils à des sirènes d’alerte, retentissent derrière la porte. Rhett et Ashley, sentinelles impatientes postées sur le paillasson, se faufilent entre les jambes de leur maîtresse dès que la porte d’entrée s’entrouve.

- Bon sang de bonsoir, attendez au moins que je pose mon sac ! 

Sans même retirer sa veste, Scarlett file vers la cuisine, faisant résonner ses pas dans tout l’appartement. Elle remplit les gamelles à ras bord, seule offrande capable d’acheter quelques minutes de répit. Les deux félins se jettent sur leurs croquettes avec la voracité de fauves, et le silence, enfin, s’installe. Elle peut alors se servir un grand verre d’eau du robinet qu’elle avale d’une traite, tant la chaleur qui régnait dans le métro bondé l'a assoiffée.  

Dans sa tête, la voix de sa sœur résonne aussitôt, claire et tranchante :

-Enfin Scarlett, pourquoi n'achètes-tu pas  de l’eau en bouteille ! C’est plus sain ! 

Qu’est-ce qu’elle en sait, Isabelle ? Elle est chimiste ? Facile à dire, quand on vit dans une maison à Watermael-Boisfort, avec un mari costaud pour porter les casiers. Scarlett, elle, n’a que ses bras et sa solitude. Une solitude ancienne, tenace, qui s’accroche à elle comme une ombre fidèle. Jamais son cœur n’a battu à l’unisson avec celui d’un homme. Est-ce mieux ainsi ? Elle se pose la question chaque fois que le cafard, sournois, lui tient compagnie.

La cuisine, comme le reste de l’appartement, étincelle. Trop propre. Trop lisse. Cela manque d’âme, pense -t-elle, comme une maison témoin où rien ne vit vraiment. Pourtant, cet ordre presque monacal la rassure plus qu’il ne l’oppresse : un cocon glacé, mais sûr. 

Dans le frigo, son souper l’attend : un reste de blanquette qu’elle réchauffera doucement. Mais avant cela, elle se lave les mains avec soin, frottant ses doigts vigoureusement comme pour effacer les traces invisibles du tram. Ce dernier lui laisse toujours une impression désagréable, avec une pellicule de  crasse et de fatigue. Mais elle n’a pas le choix : la ligne deux l’emmène directement au Centre de Tri Postal d’Anderlecht, où elle travaille depuis plus de trente ans. Elle porte toujours des gants pour éviter le contact poisseux des mains courantes, mais aujourd’hui, elle les a oubliés dans son casier. Pas son genre pourtant. Qu’est-ce qui a pu la distraire ? Le regard échangé entre Robert, le chef de service, et la petite stagiaire arrivée il y a à peine trois semaines ? Elle va les avoir à l’œil, ces deux-là.

Scarlett s’affale dans le canapé, ouvre son sac pour y faire le tri : son rituel préféré, une façon de décompresser après sa journée de travail.  Rhett et Ashley, en maîtres absolus, bondissent sur ses genoux et après quelques coups de patte s' installent sans demander son avis.

Elle se souvient encore de sa visite au refuge :  même pelage roux et deux paires d’yeux verts  braqués sur elle. Impossible de choisir. Alors elle les a pris tous les deux. Et pour les noms... l’évidence : un pied de nez au destin qui l’a affublée d’un prénom trop grand pour elle. Scarlett… Petite, boulotte, les jambes comme des poteaux et une carrure en toit de clocher. Rien à voir avec la flamboyante Scarlett O’Hara. Et toujours la même rengaine : un sourire poli, ou la réplique culte « Demain est un autre jour ». Tout ça à cause de son père, qui, après avoir bu un coup de trop, a lâché ce prénom à l’officier d’état civil. Trop tard pour revenir en arrière.

Au retour, à peine dégrisé, il s’était fait copieusement remonter les bretelles par sa femme. Mais voilà, le mal était fait. Cependant , quelques années plus tard,  à la naissance d' Isabelle, sa femme avait pris les devants :

- Je te préviens Edgar, si cette fois, tu changes le prénom que j’ai choisi,  ce n’est plus la peine de rentrer à la maison.

Scarlett sourit, presque malgré elle, en repensant à la scène, puis plonge la main dans son sac et en ressort une poignée d’enveloppes.

-Allez, dit-elle aux deux matous, voyons si la pêche du jour a été bonne…




























































  CHAPITRE II Vert-Bibelot lié à une déception Rien n’était cassé en apparence, mais le mécanisme s’était enrayé. Depuis, la pendule n’indiq...