CHAPITRE II
Vert-Bibelot lié à une déception
Rien n’était cassé en apparence, mais le mécanisme s’était enrayé. Depuis, la pendule n’indiquait l’heure juste que deux fois par jour . L’incident remontait à plusieurs années, et pourtant Scarlett n’avait jamais fait réparer l’horloge, ni ne s’était résolue à s’en débarrasser. Ce n’était pas de la négligence mais la crainte qu’en faisant disparaître l’objet, elle n’en vienne à oublier la raison de sa déception. Car derrière cette pendule muette se cachait Robert, le chef de service qui, à l’époque, était plus mince, moins chauve, et surtout beaucoup plus habile à faire croire qu’il avait du charme.
Elle repensait souvent à cette photo prise lors du drink organisé pour fêter la promotion de Robert. Scarlett portait une robe de mousseline, couleur de l’espoir, de la fraîcheur, de la renaissance… et, dans son cas, de l’aveuglement volontaire. La photo était un peu floue. Mais ce qui frappait surtout, c’était l’éclat de son regard et son assurance : elle croyait encore que l’effort finit par payer. Elle avait cru — naïvement — qu’il la remercierait pour son aide devant tous les collègues. Elle avait imaginé un discours, ou au moins un sourire appuyé. Mais il n’en avait rien fait. Pas un mot. Pas un regard. Rien.
Avec le recul, une partie d’elle tentait de minimiser l’affaire — une partie seulement. L’autre avait la rancune tenace. L’empressement de Robert à son égard avait coïncidé avec l’examen qu’il préparait alors pour devenir chef de service. Scarlett, bonne poire certifiée, s’était proposée pour l’aider. Elle lui avait préparé un PowerPoint si impeccable que le jury avait applaudi. Elle, elle avait cru qu’il l’estimait. Plus que cela même. Quelle ingénue elle avait été !
Le soir, après la réception, Robert était passé dans son bureau. Avec un petit sourire en coin — le genre de sourire qui donne envie de vérifier si on n’a pas un post‑it « pigeon » collé dans le dos — il lui avait offert cette horloge ridicule, même pas emballée. Un cadeau d’un humour douteux, vu qu’elle n’était jamais en retard. Elle avait eu l’impression de recevoir un gadget promotionnel comme lot de consolation. Après l’abattement, la colère était venue. Puis, avec le temps, une rancœur sombre, presque marécageuse, s’était installée. Une rancœur qui ne demandait qu’un souffle pour reprendre vie.
Ce qui la mortifiait le plus, c’était ce qu’elle s’était imaginé : qu’il en pinçait pour elle. À cela s’ajoutait le regard moqueur de ses collègues, surtout celui de Bérénice, ce poison aux ongles manucurés et au sourire de vipère . Ses yeux semblaient dire : Tu t’es encore fait avoir, ma grande..
Mais aujourd’hui, c’était son jour de chance : Il y a des jours comme ça où toutes les planètes s’alignent et où le karma décide de faire des heures supplémentaires. Scarlett avait trouvé un moyen de se venger — ou du moins d’apaiser cette colère qui lui collait aux basques depuis trop longtemps.
Robert faisait à présent les yeux doux à la stagiaire, laquelle ne semblait pas insensible à ses tempes grisonnantes. Elle espérait sans doute quelques points supplémentaires pour son rapport de stage. Quelle ingénuité touchante ! Scarlett observait la scène avec indulgence : on sait comment ça va finir, mais on laisse faire.
Et c’est vers midi, dans le bac à courrier estampillé « Au rebut », qu’elle trouva une lettre imprimée, non signée. Un petit bijou d’ambiguïté. Le billet fixait un rendez-vous « à la sortie des bureaux, jeudi », sans date ni précision. Une invitation anonyme, qui n’avait pas trouvé son destinataire. Elle était suffisamment vague pour déclencher un tas de suppositions. Le destin semblait avoir glissé ce message rien que pour elle, comme un clin d’œil tardif mais bienvenu.
Son plan était simple : au moment de la pause déjeuner, elle déposerait la lettre sur le bureau de « ce cher Robert » pour lui faire croire que la stagiaire répondait à ses avances. Pas besoin d’en rajouter. Il suffisait de laisser l’ego de Robert s’enflammer, de laisser la stagiaire s’interroger, de laisser les couloirs chuchoter. Scarlett n’avait plus qu’à s’installer au premier rang et savourer le spectacle.
Quand elle quitta le bâtiment à dix-huit heures, le petit mot avait disparu.
Et pour la première fois depuis longtemps, Scarlett sentit sa petite pendule intérieure se remettre doucement en marche.
