vendredi 6 février 2026

 

Chapitre III

Rouge-Un jouet lié à un souvenir.

Mardi soir

Dix-huit heures. Robert, prêt à quitter son bureau, aperçut un billet posé sur son sous‑main. Il le lut, rougit — de vanité plus que de pudeur — et se redressa, tel un coq de basse‑cour. Il bomba le torse, recoiffa les trois cheveux qui survivaient sur son crâne et glissa le billet dans sa poche avec un air entendu.

Enfin ! Elle craque. Il adorait les femmes entreprenantes.

Comment s’appellait-elle déjà, la stagiaire ? Marilou… Peu importait. Il se mit à chantonner, faux mais fort : « Un message pour celle qui me répondra OK pour un rendez-vous… 1» Son ego enfla comme un soufflé. Sans plus attendre, il décida d’aller « clarifier » la situation avec la jeune fille.

Il suffisait d’interpréter ses regards, mon vieux. Et maintenant : battre le fer tant qu’il était chaud.

Un peu nerveux malgré tout, il frappa à la porte de son propre bureau, entra sans attendre et déclara d’un ton théâtral :

Je crois que vous et moi… avons rendez-vous jeudi.

La stagiaire le fixa, interloquée.

Pardon ?

Robert, sûr de son effet, sortit le billet de sa poche. Marilou le lut  en  fronçant les sourcils.

Vous pensez vraiment que c’est moi qui ai écrit ça ?

Eh bien… je… c’est anonyme… mais…

Mais ce n’est certainement pas moi.

Elle prétexta un dossier urgent et s’éclipsa. Robert resta planté là, piqué au vif. Aurait-il mal interprété la lettre ? Son orgueil écartait cette possibilité.

Elle se fait désirer. Classique.

Mercredi matin

Aaaatchoum ! Aaaatchoum !

Scarlett tâtonna dans le noir , se refusant à allumer : réveiller les chats signerait la fin de tout espoir de se rendormir. Sa main glissa dans le tiroir de la table de nuit et, juste à côté de la pile de mouchoirs parfaitement repassés, elle toucha un objet rond. Intriguée, elle alluma, faisant fi de ses résolutions initiales.

Le yo-yo en bois de santal... Celui que son père lui avait offert pour récompenser un bulletin exceptionnel — événement rare, elle devait bien l’admettre. Sur le moment, elle avait été déçue : un simple yo-yo après un effort pareil ! Alors qu’elle rêvait d’un vélo. La vie est parfois cruelle.

Elle passa l’ index dans la cordelette et, sous le regard fasciné des deux chats, fit monter et descendre la boule de bois. Ce qu’on lance revient toujours, murmura une petite voix intérieure, probablement la même qui lui dit toujours de ne pas terminer la tablette de chocolat.

Sa vengeance serait-elle un aller-retour inutile ? Scarlett hésita. Puis, d’un geste sec, elle chassa ses scrupules. Elle avait du repassage en retard : Et avec tout ce qui lui tournait dans la tête, elle ne pourrait pas se rendormir.

Mercredi matin — Centre de tri, 9 h 12

Sur fond d’odeur de café tiède, le cliquetis des claviers, le ronronnement des imprimantes et la sonnerie des téléphones composaient la bande‑son du bureau. Comme tous les jours. Mais quand Robert franchit la porte de l’open space, il sentit immédiatement que quelque chose avait changé : l’air semblait chargé d’électricité. Il rasa les murs, trébucha sur un câble, manqua de s’étaler. Les collègues qu’il croisait détournaient les yeux en toussotant.

Deux assistants chuchotèrent sur son passage :

Je te jure, il a cru que c’était pour lui.

Robert fulminait. « Cette petite peste a tout raconté. »

Il s’assit à son bureau l’air hagard. La stagiaire, arrivée plus tôt que d’habitude, gardait les yeux rivés sur son écran. Scarlett, elle passa en reconnaissance. Elle affichait un visage parfaitement neutre.

Robert l’interpella.

Scarlett…

Désolée, Robert, dossier urgent, dit-elle en tapotant la farde qu’elle avait sous le bras.

Dossier urgent ? N’importe quoi. Elle triait des lettres dont plus personne ne voulait !

En réalité, Scarlett sentait encore sur son doigt la légère tension de la cordelette du yo-yo. Un va-et-vient. Comme les choses qu’on lançait  et qui finissaient par revenir.

Intérieurement, elle dansait les claquettes. Elle n’avait rien à faire : le malaise circulait tout seul. La stagiaire évitait Robert, Robert évitait son reflet, les collègues chuchotaient. Pas de scandale.

Et en elle, quelque chose se détendit. Sa petite pendule intérieure avança d’un cran.



1Good bye Marylou. M. Polnareff

5 commentaires:

  1. Bonjour Cathy,
    J'adore l'image du yoyo et son aller-retour.
    Et si, comme lui, la vengeance de Scarlett lui revenait en pleine figure ?
    To texte offre cette ambiguïté. Malaise au bureau mais aussi malaise personnel de Scarlett, non ?
    Le désarroi de Robert ne l'empêche pas de se faire une réflexion sur l'"urgence d'un dossier" de Scarlett qui trie des vieilleries qu'on ne peut plus distribuer...
    Sous le couvert d'une comédie douce-amère, c'est une description toute en petits détails subtils que tu nous offres.
    Je suis curieux de savoir ce qui va se passe maintenant...
    Bien à toi,
    Jan.

    RépondreSupprimer
  2. J'adore, Cathy ! J'adore ton oeil de cinéaste pour nous faire voir le ridicule de Robert, tant dans son comportement que dans son physique, le côte vieille fille qui transparaît dans les maniaqueries de Scarlett et sa satisfaction de voir sa manoeuvre fonctionner, le dédain de la stagiaire, les réactions du personnel. Un tableau jouissif !
    Pour la suite ... Et si Robert avait vent des manigances de Scarlett ? Ou si Scarlett déposait chaque matin une petite attention (une petite fleur, une praline, ...) sur le bureau de la stagiaire, comme venant de lui ?

    RépondreSupprimer
  3. Bonjour Cathy,
    J'ai vraiment bien ri en lisant ton chapitre. Si finement observé et à l'ambiance palpable. Réjouissant ! Et si, au fond Robert se rendait compte qu'il a "bêtement" ignoré Scarlett et qu'il l'a inutilement blessée.
    Je me réjouis de voir comment tu vas traiter tes personnages.
    Amicalement.
    Andrée

    RépondreSupprimer
  4. Bonjour Cathy
    ha mais on s'amuse vraiment bien ! Tout un jeu subtil de "qui attrapera l'autre". Jeu de concurrence, jeu de Dames! Mise en évidence des rôles de chacun dans bien des bureaux, mais aussi simplement dans les groupes en tous genres. Ha, jalousie, combien de fois ne m'as tu pas attrapé dans ces jeux de tous les jours...
    Très chouette aussi le "bande -son du bureau"!
    Bon, et maintenant? Et si elle recevait, elle aussi une lettre de ce genre, comme une voleuse-volée?
    Et si les postes décidait de réorganiser les bureaux de postes?
    Et si on proposait un poste plus important, plus proche de Robert, avec des réunions plus courantes...
    Très amusant!
    Patrick

    RépondreSupprimer
  5. Bonjour Cathy,
    Un texte délicieux, tout en finesse ironique. Ton utilisation symbolique du yo-yo est une trouvaille ! Il me semble que « ce qu’on lance finit par revenir » pourrait devenir le thème sous-jacent de ta nouvelle. Et s’il en était de même de certaines lettres…
    J’aime aussi beaucoup les réflexions de Scarlett, la lucidité désabusée de sa petite voix intérieure.
    L’écriture est apparemment simple, mais elle est précise, attentive aux détails et surtout tu varies le rythme : dynamique dans la première partie, plus réfléchi par la suite.

    Deux détails.
    « Sur fond d’odeur de café tiède, le cliquetis des claviers, le ronronnement des imprimantes et la sonnerie des téléphones composent la bande son du bureau. »
    Tu décris une ambiance sonore qui devrait donc être sur un fond sonore. En revanche, tu peux écrire quelque chose genre : « Dans des effluves/relents de café tiède, le cliquetis des claviers, le ronronnement des imprimantes et la sonnerie des téléphones composent la bande son du bureau.

    J’ai aussi un souci de localisation. Au départ Robert est dans son bureau. Il na va donc pas frapper à la porte de son propre bureau, puisqu’il y est. Dans un premier temps, j’ai supposé qu’il pouvait s’agir du bureau de la stagiaire, mais par la suite tu écris que les employés travaillent dans un open space. Donc je ne comprends plus.

    Ton prochain texte teinté de blanc évoquera un parfum lié à une dispute.
    Bon travail,
    Liliane

    RépondreSupprimer

NOUVELLE 2025/2026 CHRONIQUES D’UNE POSTIÈRE PRESQUE EXEMPLAIRE Le retour au silence À peine la clef glissée dans la serrure, des miaule...