mardi 16 décembre 2025

 CHAPITRE I

A la poste, tous s’accordaient à considérer Scarlett comme une employée modèle. Chaque jour de la semaine, arrivée à l’aube, elle était la dernière à quitter les lieux.

Alors que ses collègues se servaient sans vergogne dans la boîte à timbres, elle s’y refusait avec une rigueur quasi militaire. À aucun prix, elle n’aurait emporté, même par inadvertance, le moindre bic ou crayon.

Son travail au tri postal était monotone, mais elle l’appréciait. Il lui permettait de s’isoler dans un débarras, certes exigu, mais où flottait une odeur de vieux papier qui réveillait ses souvenirs d’école. Après ses heures, elle avait même repeint ce local d’un bleu turquoise lumineux : c’était pour elle une frontière invisible, un rempart contre le chaos du dehors. Il lui rappelait qu’elle pouvait rester droite, incorruptible, même dans la grisaille des jours.

Dans cet asile, elle écoutait la radio en sourdine, parlait toute seule si elle en avait envie, sans subir les bavardages de ses collègues ni le vacarme de la bande transporteuse où s’entrechoquaient les colis. Elle était peu liée au reste du personnel : bonjour-bonsoir, point barre. Quand venait la pause de midi, elle préférait la fraîcheur du dehors, assise sur un banc, à la touffeur de la cantine. Et lorsqu’il pleuvait, elle restait dans sa tanière, son sandwich posé sur un coin de table , comme un îlot perdu au milieu de l’océan.

Scarlett respectait scrupuleusement le règlement : tout courrier non distribué devait être retourné à l’expéditeur ou détruit. Des cartons empilés avec le plus grand soin contenaient le courrier trié selon le sort qui lui était réservé.

Mais ce vendredi-là, vers quatre heures, son humeur vira au sombre. Était-ce la perspective d’un week-end consacré au ménage, à la lessive et à la litière des chats ? Était-ce son œil de perdrix, douloureux, annonciateur de pluie ? Ou  parce que le lendemain, jour de son anniversaire, ne lui promettait rien de plus qu’une banale carte postale de sa sœur ?

Du courrier personnel, marmonna-t-elle, je n’en reçois jamais. Rien que des factures qui reviennent plus souvent qu’à leur tour, des publicités, et cette carte au message sans relief.

Alors, d’un geste qu’elle n’aurait jamais cru possible, elle plongea la main dans le carton « rebut » et en sortit trois enveloppes. Juste trois, pour ne pas attirer l’attention. Elle les glissa dans son sac et, quittant son bureau , se composa une mine qui se voulait impassible. Toutefois, Robert, le chef de service, peu habitué à la voir partir si tôt, nota son départ prématuré d’un froncement de sourcil.

Dans le tram, Scarlett se sentait observée. Les passagers semblaient deviner son secret. Le bleu de son manteau qu’elle trouvait terne le matin même, lui parut soudain trop éclatant, presque compromettant : comme si cette couleur trahissait sa faute.

Arrivée chez elle, elle ignora les miaulements des deux chats et fila vers la cuisine. Dans l’armoire sous l’évier, tapie dans l'ombre, une  bouilloire toute cabossée  guettait son heure de gloire.  Scarlett la remplit d’eau, alluma la gazinière. Et bientôt, une vapeur épaisse s’échappa du bec verseur : les rabats des enveloppes se détachèrent comme par magie.

Les mains tremblantes, Scarlett s’assit à la table. La première enveloppe portait la mention « inconnu à cette adresse », elle contenait une médaille de Sainte Rita.  Dans la  deuxième, c'est une facture vieille de trois ans, qu'elle découvrit. Quant à la troisième, c’était une lettre refusée : celle d’une tante à sa nièce qu’elle n’avait plus revue depuis longtemps. Rien de palpitant. Mais la mécanique était lancée.

Elle rangea son butin dans une boîte à chaussures, soigneusement compartimentée. En classant ces fragments de vies étrangères, elle sentit une paix nouvelle l’envahir , comme un horizon secret , celui de ses futures explorations.

Son week-end, contrairement aux précédents, commençait sous d’heureux auspices. Elle se servit un verre de vin blanc qu’elle avala d’un trait, puis versa une large ration de croquettes dans la gamelle de Rhett et d’Ashley. Dans ses yeux brillait une lueur , mélange de sérénité et de transgression : elle venait d’ouvrir une porte vers un monde jusque-là interdit.






















5 commentaires:

  1. Bonjour Cathy,
    Permets-moi tout d'abord de te souhaiter de belles fêtes de fin d'année, prélude d'un cru 2026 à la hauteur de tes vœux les plus chers. Elle intrigue, cette Scarlett. A la fois en recherche et en regret de sa solitude. Peut-être est-elle très sélective dans ses affections... et si oui, pourquoi en est-il ainsi ? Son intrusion dans la vie des autres via leur courrier témoigne de son intérêt pour eux. Pourquoi ne franchit-elle pas le pas de rencontres ? Je me réjouis de lire la suite. A bientôt donc.
    Amicalement.
    Andrée

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  2. Petit message de Colette

    Bonjour à vous tous, les amis,
    Je ne trouve que ce moyen pour vous contacter et vous dire que Liliane est hospitalisée à Dinant suite à une mauvaise grippe.
    Je l'ai eue en ligne ce matin. Elle se semble fort faible et la toux l'épuise depuis plus d'une semaine.
    Bien sûr, elle s'inquiète pour l'atelier Escale du Nord qu'elle ne peut assumer pour l'instant. Ce qui veut dire que le blog est momentanément suspendu.
    Un petit message de notre part lui fera certainement plaisir. et lui donnera la force pour combattre ce sale virus.
    Montrons-lui qu'elle compte pour nous !
    J'espère toucher tout le groupe par ce biais...
    Je vous souhaite un beau week-end !
    Colette

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  3. Bonjour Cathy,
    Elle est complexe, ta Scarlett, et intrigante aussi. On sait maintenant pourquoi elle a subtilisé ces lettres.
    Son portrait est riche de problèmes et c'est une merveilleuse source de développements ultérieurs. Bravo !
    Je te souhaite une bonne et heureuse année et je joins mes voeux de prompte guérison pour Liliane.
    Bien à toi,
    Jan.

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  4. Désolé pour mon retard, Cathy.
    J'aime beaucoup! pire que cela, j'adore! il y a donc ce coté "je respecte le réglement". J'ai connu un petit chef qui avait ce coté là, à la RTT, un "monsieur à la lettre". L'ancienne administration. Tu nous décris cela comme si on y était. On sent l'odeur du papier, on voit le sandwich sur une vieille table qui restera encore longtemps là.
    Et puis, et puis...il y a l'autre versant, le possible devient possible : la transgression! Mais quelle bonne idée qui ouvre la porte à mille orientations. Génial! il y a la un "butin" comme tu dis, à poursuivre.
    J'attends avec impatience la suite!
    Bonne année et bonne santé, à toi ainsi qu'à Liliane (!!) et le groupe également !!
    Cordialement
    Patrick

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  5. Bonjour Cathy,

    On est scotché par ce texte construit sur le principe du zoom : il passe des généralités, de l’environnement, de la routine quotidienne et se resserre sur une date précise : l’anniversaire, en nous révélant le malaise secret de Scarlett qui se cache derrière la sérénité d‘une personne « parfaite ». On découvre sa triste solitude et on assiste à la naissance d’une autre Scarlett qui, à défaut de vie personnelle, va s’immiscer dans celle des autres.
    Une question : La première enveloppe portait la mention « n’habite plus à l’adresse indiquée », elle était vide.
    L’enveloppe n’a pas été ouverte, donc elle a été envoyée vide. Pourquoi quelqu’un enverrait-il une enveloppe vide ? Qui plus est à un correspondant qui n‘habite plus à l’adresse indiquée. Quel rapport entre les deux ?
    C’est une réussite à un détail près, la bouilloire, ici simple instrument devait être l’élément central qui déclenche le texte. En fait au lieu de d’écrire un souvenir lié à cette bouilloire sur laquelle Scarlett mettrait la main par hasard, tu as décrit l’épisode en direct, mais ce n’est vraiment pas important.
    Dans ton prochain chapitre, sous le signe du vert, Scarlett sera confrontée à un bibelot à mettre en rapport avec une déception.
    Bon travail,
    Liliane

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