Chapitre III
Mardi soir
Dix-huit heures. Robert, prêt à quitter son bureau, aperçoit un billet posé sur son sous‑main. Il le lit, rougit — de vanité plus que de pudeur — et se redresse, tel un coq de basse‑cour. Il bombe le torse, recoiffe les trois cheveux qui survivent sur son crâne et glisse le billet dans sa poche avec un air entendu.
Enfin ! Elle craque. Il adore les femmes entreprenantes.
Comment s’appelle-t-elle déjà, la stagiaire ? Marilou… Peu importe. Il se met à chantonner, faux mais fort : « Un message pour celle qui me répondra OK pour un rendez-vous… 1» Son ego enfle comme un soufflé. Sans plus attendre, il décide d’aller « clarifier » la situation avec la jeune fille.
Il suffisait d’interpréter ses regards, mon vieux. Et maintenant : battre le fer tant qu’il est chaud.
Un peu nerveux malgré tout, il frappe à la porte de son propre bureau, entre sans attendre et déclare d’un ton théâtral :
— Je crois que vous et moi… avons rendez-vous jeudi.
La stagiaire le fixe, interloquée.
— Pardon ?
Robert, sûr de son effet, sort le billet de sa poche. Marilou le lit, fronce les sourcils.
— Vous pensez vraiment que c’est moi qui ai écrit ça ?
— Eh bien… je… c’est anonyme… mais…
— Mais ce n’est certainement pas moi.
Elle prétexte un dossier urgent et s’éclipse. Robert reste planté là, piqué au vif. Aurait-il mal interprété la lettre ? Son orgueil refuse d’envisager cette possibilité.
— Elle se fait désirer. Classique.
Mercredi matin
Aaaatchoum ! Aaaatchoum !
Scarlett tâtonne dans le noir , se refusant à allumer : réveiller les chats signerait la fin de tout espoir de se rendormir. Sa main glisse dans le tiroir de la table de nuit et, juste à côté de la pile de mouchoirs parfaitement repassés, elle touche un objet rond. Intriguée, elle allume, faisant fi de ses résolutions initiales.
Le yo-yo en bois de santal... Celui que son père lui avait offert pour récompenser un bulletin exceptionnel — événement rare, elle doit bien l’admettre. Sur le moment, elle avait été déçue : un simple yo-yo après un effort pareil ! Alors qu’elle rêvait d’un vélo. La vie est parfois cruelle.
Elle passe l’ index dans la cordelette et, sous le regard fasciné des deux chats, fait monter et descendre la boule de bois. Ce qu’on lance revient toujours, murmure une petite voix intérieure, probablement la même qui lui dit toujours de ne pas terminer la tablette de chocolat.
Sa vengeance serait-elle un aller-retour inutile ? Scarlett hésite. Puis, d’un geste sec, elle chasse ses scrupules. Elle a du repassage en retard : Et avec tout ce qui lui tourne dans la tête, elle ne pourra pas se rendormir.
Mercredi matin — Centre de tri, 9 h 12
Sur fond d’odeur de café tiède, le cliquetis des claviers, le ronronnement des imprimantes et la sonnerie des téléphones composent la bande‑son du bureau. Comme tous les jours. Mais quand Robert franchit la porte de l’open space, il sent immédiatement que quelque chose a changé : l’air semble chargé d’électricité. Il rase les murs, trébuche sur un câble, manque de s’étaler. Les collègues qu’il croise détournent les yeux en toussotant.
Deux assistants chuchotent sur son passage :
— Je te jure, il a cru que c’était pour lui.
Robert fulmine. « Cette petite peste a tout raconté. »
Il s’assied à son bureau l’air hagard. La stagiaire, arrivée plus tôt que d’habitude, garde les yeux rivés sur son écran. Scarlett, elle passe en reconnaissance. Elle affiche un visage parfaitement neutre.
Robert l’interpelle.
— Scarlett…
— Désolée, Robert, dossier urgent, dit-elle en tapotant la farde qu’elle a sous le bras.
Dossier urgent ? N’importe quoi. Elle trie des lettres dont plus personne ne veut !
En réalité, Scarlett sent encore sur son doigt la légère tension de la cordelette du yo-yo. Un va-et-vient. Comme les choses qu’on lance et qui finissent par revenir.
Intérieurement, elle danse les claquettes. Elle n’a rien à faire : le malaise circule tout seul. La stagiaire évite Robert, Robert évite son reflet, les collègues chuchotent. Pas de scandale.
Et en elle, quelque chose se détend. Sa petite pendule intérieure avance d’un cran.
1Good bye Marylou. M. Polnareff