CHAPITRE I
A la poste, tous s’accordaient à considérer Scarlett comme une employée modèle. Chaque jour de la semaine, arrivée à l’aube, elle était la dernière à quitter les lieux.
Alors que ses collègues se servaient sans vergogne dans la boîte à timbres, elle s’y refusait avec une rigueur quasi militaire. À aucun prix, elle n’aurait emporté, même par inadvertance, le moindre bic ou crayon.
Son travail au tri postal était monotone, mais elle l’appréciait. Il lui permettait de s’isoler dans un débarras, certes exigu, mais où flottait une odeur de vieux papier qui réveillait ses souvenirs d’école. Après ses heures, elle avait même repeint ce local d’un bleu turquoise lumineux : c’était pour elle une frontière invisible, un rempart contre le chaos du dehors. Il lui rappelait qu’elle pouvait rester droite, incorruptible, même dans la grisaille des jours.
Dans cet asile, elle écoutait la radio en sourdine, parlait toute seule si elle en avait envie, sans subir les bavardages de ses collègues ni le vacarme de la bande transporteuse où s’entrechoquaient les colis. Elle était peu liée au reste du personnel : bonjour-bonsoir, point barre. Quand venait la pause de midi, elle préférait la fraîcheur du dehors, assise sur un banc, à la touffeur de la cantine. Et lorsqu’il pleuvait, elle restait dans sa tanière, son sandwich posé sur un coin de table , comme un îlot perdu au milieu de l’océan.
Scarlett respectait scrupuleusement le règlement : tout courrier non distribué devait être retourné à l’expéditeur ou détruit. Des cartons empilés avec le plus grand soin contenaient le courrier trié selon le sort qui lui était réservé.
Mais ce vendredi-là, vers quatre heures, son humeur vira au sombre. Était-ce la perspective d’un week-end consacré au ménage, à la lessive et à la litière des chats ? Était-ce son œil de perdrix, douloureux, annonciateur de pluie ? Ou parce que le lendemain, jour de son anniversaire, ne lui promettait rien de plus qu’une banale carte postale de sa sœur ?
— Du courrier personnel, marmonna-t-elle, je n’en reçois jamais. Rien que des factures qui reviennent plus souvent qu’à leur tour, des publicités, et cette carte au message sans relief.
Alors, d’un geste qu’elle n’aurait jamais cru possible, elle plongea la main dans le carton « rebut » et en sortit trois enveloppes. Juste trois, pour ne pas attirer l’attention. Elle les glissa dans son sac et, quittant son bureau , se composa une mine qui se voulait impassible. Toutefois, Robert, le chef de service, peu habitué à la voir partir si tôt, nota son départ prématuré d’un froncement de sourcil.
Dans le tram, Scarlett se sentait observée. Les passagers semblaient deviner son secret. Le bleu de son manteau qu’elle trouvait terne le matin même, lui parut soudain trop éclatant, presque compromettant : comme si cette couleur trahissait sa faute.
Arrivée chez elle, elle ignora les miaulements des deux chats et fila vers la cuisine. Dans l’armoire sous l’évier, tapie dans l'ombre, une bouilloire toute cabossée guettait son heure de gloire. Scarlett la remplit d’eau, alluma la gazinière. Et bientôt, une vapeur épaisse s’échappa du bec verseur : les rabats des enveloppes se détachèrent comme par magie.
Les mains tremblantes, Scarlett s’assit à la table. La première enveloppe portait la mention « inconnu à cette adresse », elle contenait une médaille de Sainte Rita. Dans la deuxième, c'est une facture vieille de trois ans, qu'elle découvrit. Quant à la troisième, c’était une lettre refusée : celle d’une tante à sa nièce qu’elle n’avait plus revue depuis longtemps. Rien de palpitant. Mais la mécanique était lancée.
Elle rangea son butin dans une boîte à chaussures, soigneusement compartimentée. En classant ces fragments de vies étrangères, elle sentit une paix nouvelle l’envahir , comme un horizon secret , celui de ses futures explorations.
Son week-end, contrairement aux précédents, commençait sous d’heureux auspices. Elle se servit un verre de vin blanc qu’elle avala d’un trait, puis versa une large ration de croquettes dans la gamelle de Rhett et d’Ashley. Dans ses yeux brillait une lueur , mélange de sérénité et de transgression : elle venait d’ouvrir une porte vers un monde jusque-là interdit.
